Journal d'un marché de créateur :  les jours sans

Journal d'un marché de créateur : les jours sans

Il y a les marchés desquels on rentre en souriant, les jambes lourdes mais le cœur léger. Et puis il y a les autres.

Aujourd'hui, c'était les autres.


7H30. LE DÉBALLAGE

On arrive tôt. Toujours. Le soleil n'est pas encore vraiment là, le vent s'est déjà installé, lui. On sort les caisses du coffre, on monte le stand seule, on cale ce qui risque de s'envoler, parce qu'avec le vent, tout risque de s'envoler. Les présentoirs, les étiquettes, parfois les pièces elles-mêmes si on ne fait pas attention.

Le déballage, c'est un rituel que j'aime en général. Disposer les pièces, trouver le bon équilibre entre les volumes, faire en sorte que le stand raconte quelque chose. Ce matin, avec le vent, c'est surtout une épreuve physique. Mais on le fait. On le fait toujours.

Et puis on attend.


LA LONGUE TRAVERSÉE DE LA JOURNÉE

Les premiers visiteurs arrivent. On sourit, on dit bonjour. Certains répondent. D'autres non, les mains dans les poches, le regard ailleurs, comme si le stand n'existait pas. Comme si on n'existait pas.

C'est une des choses les plus étranges du métier : être là, présent, souriant, et être traversé par le regard des gens comme si on était en verre. Les heures passent. Le vent ne faiblit pas, on prend même quelques averses. Les ventes ne viennent pas vraiment. 

D'autres artisans autour vivent la même journée. On se le dit à demi-mot, entre deux stands, avec ce sourire un peu las qui veut dire "toi aussi, hein". Cette solidarité discrète entre voisins de marché, c'est une des choses qu'on ne voit pas de l'extérieur et qui compte énormément. On est seuls, mais on est seuls ensemble. Et ça change tout.


CE QUI SAUVE LA JOURNÉE

Et puis il y a eux. Ceux qui s'arrêtent vraiment.

Une femme qui prend le temps de regarder chaque pièce, qui pose des questions, qui raconte pourquoi elle aime les coquillages. Un homme qui cherche un cadeau pour sa femme et qui repart avec quelque chose qu'il a choisi avec soin. Une jeune fille qui dit, les yeux brillants, que c'est "exactement ce qu'elle cherchait depuis longtemps".

Ces moments-là ne se pèsent pas en chiffre d'affaires. Ils pèsent autrement.

Il y a aussi les encouragements, les "c'est magnifique", les "quel travail", les "vous avez beaucoup de talent", qui arrivent souvent de personnes qui n'achèteront rien ce jour-là, et qui offrent pourtant quelque chose de réel. Un regard qui reconnaît le travail. Une parole qui dit qu'on n'a pas tort de faire ce qu'on fait.

On s'accroche à ces moments. On les range quelque part, pour plus tard.


LE REVERS QU'ON NE DIT PAS ASSEZ

Le métier d'artisan créateur, vu de l'extérieur, a souvent l'air poétique. L'atelier baigné de lumière, les mains dans la matière, la liberté de créer à son rythme. Et c'est vrai, cette partie-là existe, et elle est belle.

Mais il y a l'autre face. Les journées où on rentre épuisé avec peu de ventes. Les frais qui courent, déplacement, emplacement, matières, que les bonnes journées doivent compenser. L'incertitude permanente de ne jamais savoir, en installant le stand le matin, comment la journée va se terminer. Et cette solitude particulière du créateur face au public, qui doit rester souriant, disponible, enthousiaste, même quand la journée est longue et ingrate.

Ce n'est pas une plainte. C'est juste la vérité du métier, que ceux qui le vivent reconnaissent immédiatement, et que les autres méritent de connaître.


ET POURTANT, ON REVIENT

Le soir, on remballe. On remet les pièces dans leurs boîtes, on démonte le stand, on charge le coffre. Le vent est toujours là.

Et pourtant, et c'est ce qui est étrange et beau, on sait déjà qu'on reviendra demain. Parce que les mauvaises journées font partie du chemin. Parce que demain tout pourrait être différent. Parce que ce métier, avec ses ombres et ses lumières, reste un choix qu'on refait chaque matin.

Et parce que quelque part, entre deux stands, un autre artisan vous a souri avec ce regard qui dit tout sans rien dire.

Ça aussi, ça vaut le déplacement.

Gaëlle, Atelier SITAEL
Côtes-d'Armor · Bretagne

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